Démarche

La sémiotique s’intéresse traditionnellement à la « production du sens », la sémiose. Qu’est-ce qui prédomine cependant, dans de la sémiose : les caractéristiques matérielles des stimuli qu’une production culturelle envoie, ou les dispositions sociales et psychologiques du sujet récepteur qui les perçoit et interprète ? Cette question a toujours fait débat.

 

Tradition structuraliste : la sémiotique ne peut se prononcer que sur les structures permanentes qui, au sein d’un système de signes, amènent un sujet à produire du sens. 

 

Tradition pragmatique :  la démarche analytique prend en compte non seulement les caractéristiques immanentes des systèmes de signes, mais aussi la place du sujet. La production du sens ne peut être analysée indépendamment de l’ « interprétant » (C.S. Peirce), point vue médiateur qui donne accès à la matérialité des signes. 

 

La sémiotique sociale  place au centre de son modèle l’expérience interprétative de sujets empiriques. Cette expérience se caractérise souvent par une grande variabilité du sens. Nous sondons les raisons d’être de cette variabilité dans le cadre de séances d’interprétation collectives. L‘introspection idéologique est au coeur de la démarche. Celle-ci nécessite une démarche à plusieurs étapes : nous partons d’une analyse des unités reconnues comme signifiantes par le sujet dans une production culturelle, et remontons progressivement vers les filtres interprétatifs qui conditionnent tout accès à ces matérialités. L’examen critique de la construction sociale des filtres interprétatifs est le point d’aboutissement de la démarche.

 

  • Exemplification de la démarche 

     

    Cette image prise lors de l’assaut du Capitole américain par des adeptes du groupe QAnon le 6 janvier 2021 a été présentée à 30 étudiants de Master 2 « audiovisuel » à l’Université Paris 8.

    L’expérimentation s’est déroulée en 3 étapes :

     

Image prise lors de l’assaut du Capitole américain par des adeptes du groupe QAnon le 6 janvier 2021. Source : France Info https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/etats-unis-qui-est-l-homme-en-peau-de-bete-vu-lors-des-violences-au-capitole_4248063.html.
 
 

Etape 1 : « Quel est l’élément le plus signifiant dans cette image ? Quelles idées y associe-je ? »

Les participants ont d’abord établi une liste d’éléments “signifiants” dans l’image à titre individuel, puis, nous avons mis en perspective les résultats.

Constat : Les participants n’ont pas toutes et tous donné la même primauté aux mêmes signes sur cette image. g

 


Eléments reconnus comme signifiants

 

Groupe 1 

les casquettes rouges, le drapeau américain planté dans le sol, le drapeau « Trump is my President », le casque porté par le personnage central 

= signes d’une « menace pour la démocratie ». 

 

Groupe 2 

le contraste entre les vêtements des hommes interprétés comme « populaires », « prolétaires », et la somptuosité du lieu

= reflet du décalage entre la classe bourgeoise et le peuple dans la société américaine.

 

Groupe 3

absence de personnes de couleur, absence de femmes

= racisme et sexisme des manifestants. 

déguisement de l’homme central

= appropriation culturelle fallacieuse au cas où il s’agirait d’un habit d’indien ; colonialisme viriliste et raciste au cas où il s’agirait d’un habit de trappeur.

 

Groupe 4

 la prise de vue, le décor

= héroïsation du personnage central au sein d’un décor interprété non pas comme le haut lieu de la démocratie, mais comme un décor de théâtre.

 

 

Etape 2 : « Pour moi cette image signifie… »

Nous avons ensuite demandé aux participants de formuler par écrit des hypothèses interprétatives de l’image, et de les appuyer sur une argumentation plus fine à partir des unités repérées comme signifiantes. Nous les avons synthétisé et mis en perspective.

 


Hypothèses interprétatives

 

Groupe 1 

L’image est la représentation d’un coup d’état anti-démocratique.

L’hypothèse est élaborée à partir de la perception de la pose des hommes, sémiotisée comme menaçante ; du contraste entre leurs vêtements et la solennité du lieu ; et à partir de l’absence de masques. Le drapeau pro-Trump ainsi que les tenues feraient « désordre dans un lieu très symbolique de pouvoir démocratique et républicain ».

 

Groupe 2 

L’image illustre le décalage entre une Amérique bourgeoise et populaire. 

Les habits des hommes sont interprétés comme des vêtements populaires ; Le Capitole représente, pour ce groupe, moins un haut-lieu vénérable de la démocratie, que l’antre du pouvoir bourgeois.

 

Groupe 3 

L’image illustre un risque politique incarné par les suprématistes blancs.

L’absence de personnes de couleur et de femmes est interprétée comme reflet d’un positionnement politique raciste et sexiste. 

 

Groupe 4 

L’image illustre le fait que la politique n’est qu’un théâtre satirique.

La politique n’est qu’un carnaval, constat souligné par la prise de vue. Les vêtements de Jake Angeli sont interprétés comme un déguisement, et le Capitole lui-même n’est qu’un immense théâtre satirique.

 

Etape 3 : « Quels sont les filtres interprétatifs qui motivent mon adhédsion à une hypothèse » ?

Pour engager la remontée vers les « filtres interprétatifs » qui chez chacune et chacun cadrent le regard sur l’image, nous avons demandé aux participants après le débat collectif de choisir l’hypothèse à laquelle il ou elle adhérait le plus, et de se questionner sur les savoirs culturels conscientisés et les habitudes intériorisées qui motivaient cette adhésion. 

La présentation finale des résultats de l’expérimentation met au centre ces filtres interprétatifs, leur donne la primauté qu’ils ont en réalité, dans la production de la signification d’une image.

 

Filtre 1 : Prisme de gauche centriste, pro-institutions

Le filtre ayant mené à la formulation de l’hypothèse que « L’image est la représentation d’un coup d’état anti-démocratique », s’alimente selon les participants de convictions de gauche centriste, pro-institutions. Ce filtre est façonné par une croyance et confiance dans le système démocratique actuel (« j’ai été élevé avec une certaine image de l’ordre et de la démocratie, pacifiste, sobre et classique »), ainsi que par un respect pour les institutions acquis grâce à des processus de socialisation.

 

Filtre 2 : Prisme donnant la primauté aux inégalités de classe 

Le filtre ayant mené à la formulation de l’hypothèse que « L’image illustre le décalage entre une Amérique bourgeoise et une Amérique populaire », est construit selon les dires des participants par un prisme politique donnant la primauté au repérage des discriminations de classe. Ce prisme s’appuie chez certains sur « la distinction marxiste bourgeoisie/prolétariat », chez d’autres sur une sensibilité pour le caractère déterminant de la position sociale sans que l’appartenance au marxisme soit revendiquée en tant que telle.

 

Filtre 3 : Prisme intersectionnel

L’hypothèse que « L’image illustre un risque politique incarné par des suprématistes virilistes blancs », s’appuie sur un prisme intersectionnel donnant la primauté au repérage des discriminations race-genre. Des lectures de témoignages et la connaissance de théories post-coloniales et intersectionnelles sont identifiés comme éléments constitutifs de ce filtre. Cette sensibilité s’appuie aussi sur la socialisation dans des familles politisées, puis dans des milieux militants, cimentant la croyance dans l’existence d’un racisme et sexisme structurel renforcée dans certains cas par l’expérience personnelle. 

 

Filtre 4 : Prisme du désenchantement politique

Le filtre ayant mené à la formulation de l’hypothèse que « L’image illustre le fait que la politique n’est qu’un immense théâtre satirique », se nourrit d’une désillusion forte vis-à-vis de la politique. Les participants se sont dans ce cas focalisés sur la prise de vue, interprétée comme une théâtralisation satirique. Le Capitole est sémiotisé comme un décor de théâtre, dans lequel défilent des personnages comme Jake Angeli, affublé de déguisements ironiques. Les participants évoquent leur perte de confiance personnelle dans la politique, ayant parfois mené à une perte générale des convictions.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NB. Ces filtres interprétatifs constituent des sortes d’archétypes ; certains participants s’y reconnaissent pleinement, d’autres affirment qu’ils ont plutôt l’impression que dans leur regard personnel, à l’issue des débats interprétatifs, plusieurs filtres se superposent. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


Faire signifier, ce n’est pas tout voir
. Le but de la sémiotique sociale est de produire des connaissances sur le fonctionnement de la sémiose. Nos expérimentations montrent à quel point les filtres interprétatifs opèrent littéralement un filtrage, c’est-à-dire une sélection d’éléments dans l’image. Cette sélection semble un processus essentiel à la production du sens par le sujet humain, autrement dit : nous arrivons à faire signifier cette image parce que nous ne voyons pas tout. Cette vue sélective est certes guidée jusqu’à un certain point par les caractéristiques matérielles de l’image, mais elle repose aussi, plus fondamentalement et inexorablement, sur notre vision du monde. Nous engageons avec les participants une réflexion critique sur la construction sociale de cette vision qui, inexorablement, filtre notre accès à la réalité. Ce n’est toutefois pas le changement de point de vue qui est visé ou la conversion à des idées « acceptables », mais plus modestement, l’ouverture des participants à la possibilité d’existence d’autres filtres interprétatifs de la réalité.